17. GPS Movies de Daniel Sciboz & Soundwalks de Janet Cardiff.
17. GPS Movies de Daniel Sciboz (DVD et Vimeo à voir & SoundWalks de Janet Cardiff (audio CD dans le Livre The Book of Walks à écouter) (+post)
Eléments pour le cours du mercredi 17 mars 2010.
La promenade comme médium.
Après la sculpture dynamique élémentaire planétaire de Signer au sein des éléments, la danse extrêmement sophistiquée dans l’espace restreint du bureau open space avec tables (Forsythe), ou sur le plateau circulaire épousant la forme d’une clairière en forêt (De Keersmaeker) livrons-nous, mais au regard de tout cela, à l’exercice du médium de la promenade, —restreinte à la marche du piéton ordinaire à la Francis Alys mais assistée par GPS et autres devices mobiles audiovisuels, dans la ville qui est «notre liquide amniotique contemporain» (Christian Bernard).
On ignorera la différenciation ville-banlieue, le grand pari du Grand Paris. On considèrera que notre terrain d’exploration, le Landy, est la figure paradigmatique de la ville actuelle en mutation inédite, entropique («la civilisation, prise dans son ensemble, peut être décrite comme un mécanisme prodigieusement complexe où nous serions tentés de voir la chance qu’a notre univers de survivre, si sa fonction n’était de fabriquer ce que les physiciens appellent entropie, c’est-à-dire de l’inertie. Levi-Strauss » ou anentropique. On peut, en artiste, adopter une démarche inspirée du concept-titre du livre de Didi-Huberman Survivance des lucioles:
«Nous sommes ‘pauvres en expériences’? Faisons de cette pauvreté même —de cette demi-obscurité— une expérience.» p. 109.
«Organiser le pessimisme signifie… dans l’espace de la conduite politique… découvrir un espace d’images. Mais cet espace des images, ce n’est pas de façon contemplative qu’on peut le mesurer. Cet espace des images (Bildraum) que nous cherchons… est le monde d’une actualité intégrale, et de tous côtés, ouverte (die Welt allseitiger und integraler Aktualität)» Walter Benjamin.
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Histoire artistique rapide de la promenade
1.
Jean-Max Colard, «Petit abrégé de la promenade» in Revue Tram Projet Hospitalités, 2009.
Dans cet article, sur un corpus ouvert, Jean-Max Colard nous donne une vision abrégée et fine de cette histoire. Nous en reprenons des extraits.
Il cite les marches sonores de Max Neuhaus [Janet Cardiff reprend cela]. «En 1966, à 28 ans, et après avoir déjà accompagné aux percussions, Boulez, Stockhausen, John Cage ou Edgar Varèse, et même enregistré un album solo chez Columbia Masterworks, il décide de ne plus se produire sur scène, abandonne les salles de concert pour se mettre à l’écoute de la ville. ‘J’ai voulu aller plus loin. Pourquoi limiter l’écoute à une salle de concert? Pourquoi ne pas simplement emmener l’auditoire à l’extérieur.’ Invitant son public à heure fixe devant la porte d’un concert-hall, il leur tamponne sur la main le mot ‘Listen‘, puis les entraîne dans une traversée sonore de New York, le grondement d’une centrale électrique, les voitures sur le pont de Brooklyn… [tout tintamarre que refuse Janet Cardiff qui a choisi Central Park pour son Soundwalk new yorkais] Le ‘morceau de musique’ s’achevant parfois sur un set de percussion dans le studio de Max Neuhaus, où il tenter alors de ressaisir les sons de la rue, d’en prolonger les rythmes. Il ajoute un nouveau chapitre à l’histoire artistique de la promenade.»
«Genre littéraire avec les Rêveries du Promeneur solitaire de Rousseau, pratique philosophique chez Platon, Heidegger, Kant —qui la pratiquait chaque jour de sa vie—, la promenade est une forme étrange car elle procède d’abord d’un désœuvrement. C’est le moment où l’écrivain s’éloigne de son bureau, et où l’esprit ‘divague’ à proprement parler, extravague et suit des idées les plus fugaces, comme Diderot suivant du regard les courtisanes dans les allées du Palais Royal: ‘les attaquant toutes et ne s’attachant à aucune. Mes pensées sont mes catins’ (Le Neveu de Rameau). Et c’est sans doute par son caractère désœuvré, presque informel, que la promenade sera considérée à l’ère moderne comme un des beaux-arts, poussée par les Situationnistes jusqu’à la ‘théorie de la dérive’: [...] créer de nouvelles cartes géopolitiques, faire émerger une autre ville, forcément ‘subversive’. [...] d’autres promeneurs de la modernité, de Walter Benjamin et son livre Les passages, à l’arpenteur de Kafka, à la ‘Passante’ de Baudelaire [...] jusqu’au Livre blanc de Philippe Vasset où l’écrivain déambule dans les zones non cartographiées. [...]
[Christian Bernard prétend que la figure du flâneur de la modernité parisienne a disparu]: ‘Il paraît que l’heure de sa fin a sonné. La mégalopole de notre époque serait venue à bout de ce type, moderne par excellence, qui hantait la ville du 19e siècle. [...] Cet être improductif semblait toujours disposer de son temps et de tout celui qu’il fallait pour insatisfaire sa curiosité de l’improbable. Sauf à s’en remettre au hasard pour le croiser, il demeurait injoignable à quiconque. Y-a-t-il lieu de regretter la disparition de cette espèce humaine? Sa quête sans objet devenait effrayante. Tout a su concourir à son intermittence, puis à son effacement’. Si ce type moderne a disparu, il a laissé la place à quantité d’autres figures plus mobiles du promeneur, tel le skateur, à d’autres manières contemporaines d’arpenter l’espace public.
Les approches sont diverses, questions de méthode et de recherche, tant il est vrai que le promenade consiste, tout comme la philosophie, plutôt dans la question que dans le but recherché. Si certains artistes s’en servent pour ‘observer la ville’, le Laboratoire Stalker par exemple documente les zones péri-urbaines qu’il arpente dans de grandes marches collectives, pour décrypter et critiquer l’urbanisme en cours, l’artiste Lara Almarcegui, organisant des visites de terrain vague ou de maison en démolition, d’autres, tout au long du 20e siècle, des surréalistes à Gabriel Orozco, qui a fait de l’espace urbain l’espace élargi de son atelier.
Francis Alÿs s’inscrit dans la quotidienneté de Mexico. En marchant, il devient au passage celui qui ne cesse de prendre de l’avance et met ses pas dans ceux des autres; il devient celui qui ‘suit de près’ le monde qui l’entoure. La ville s’offre comme un laboratoire de formes à disposition, [c'est la version urbaine sans explosifs de Roman Signer]».
2.
Nous avons tenté nous-même de contextualiser diachroniquement l’ouverture artistique que pouvait constituer la pratique artistique avec GPS en l’articulant à ces pratiques artistiques de la promenade. Scientifiquement comme si les données GPS étaient une amplification de la connaissance du mécanisme de la marche selon Marey. Et reprenant un corpus artistique littéraire (Rousseau) et pictural autour de la représentation de la figure humaine dans le paysage, en déplacement ou en arrêt (l’associant alors à la conversation) entre deux déplacements pédestres dans le paysage. Puis par un passage par la peinture chinoise (Montagne et eau) associée à la figure de la représentation du déplacement qui s’y glisse et qu’on retrouve en occident avec le land art (Richard Long, Hamish Fulton) et des pièces remarquables de Douglas Huebler (Duration Pieces). Comme leurs prolongements «naturels», l’art de la promenade assistée par GPS à partir de la dérive situationniste et s’en éloignant nécessairement, les expériences de Stalker, nos propres expériences GPS movies 1 et 2, les seules à notre connaissance où la prise de vue vidéo est suivie ‘à la trace’ en continu par le récepteur GPS associé à la caméra. En conclusion, étrangement nous revenons à un art conversationnel entre personnages qui envahissent le cadre et relèguent le paysage en arrière-plan quasiment dissimulé.
Paysage technologique, théories et pratiques autour du Global Positioning System d’Andrea Urlberger, va plus loin, approfondissant au-delà de la transformation même du genre du paysage, l’expérience spatiotemporelle ordinaire que nous en faisons.
Corpus de pièces en cours de réalisation à propos du Landy et questions
Analyse critique de ces pièces dans le cours avec leurs auteur(e)s.
Questions à préciser
Comment la récupération des données de géocalisation pures acquises durant le processus de réalisation de la Walking piece ou en différé devient figure dans la réalisation (interne ou externe) et la perception (interne ou externe) de l’œuvre dans un in situ dynamique (reprise mimétique de la marche comme dans les pièces de Janet Cardiff ou Gwenola Wagon (paysage à l’échelle 1) ou dans le white-cube ou assimilé d’exposition, dans l’après coup. Le GPS drawing des promenades photographiques, vidéographiques, dessinatographiques, récupéré en postproduction inscrit sur google earth ou en tant qu’arabesque linéaire devenant élément de la pièce à part entière, ajoute-t-il un coefficient d’art à l’œuvre (on pense aux dessins de skyline d’Hamish Fulton, accumulés dans les poches de ses pantalon dans le temps de la marche à pied et usés par les frottements de la marche)? A tester sur pièce avec les GPS movies. Ce tracé peut permettre de réinsérer le continuum d’une prise de vues ou de dessins qui est celui même de la promenade (aller d’un point à un autre), relier des photos-moments, des vidéo-moments, retrouvant ainsi la qualité d’un texte continu, narratif ou connectif (voir Orozco: «Ayant abandonné la pratique d’atelier, je suis devenu le consommateur de tout ce qui existe déjà») créant des relations inédites entre les moments-mots ou objets. Autre qualité. Sur un terrain comme le Landy où le «tout change et rien ne change», —affirmation dérisoire de cette pérennité du lieu que le Landy partage paradoxalement avec le 5e arrondissement— trouve son équivalent même dans les coordonnées GPS immuables de toute portion de lieu. On peut alors considérer ces points comme autant de pavés proustiens (plus appropriés que la madeleine en contexte de promenade) producteurs de miracles d’analogie révélés par la mémoire involontaire. Cognant de son pied le pavé vénitien, Proust se remémore le pavé de la cour des Germantes à Paris et la charge émotive liée au moment ancien ressurgit. Le Cornillon de Marc Pataut et la couronne du Grand Stade comme deux moments du pavé que constituent les données GPS du lieu.
On peut aussi évoquer la constellation d’étoiles de la fin du poème de Mallarmé, Un coup de dés n’abolira jamais le hasard, groupement des points lumineux d’étoiles qui est l’équivalent inversé des points des dés jetés noyés dans la mer ou des caractères typographiques du poème qui perdureraient comme les points GPS immuables. L’argument du Coup de dés, distribué dans les doubles pages du poème, motif secondaire—le motif principal étant le titre— est en caractère Times, corps 16 romain capitale:
(page 2b) «QUAND BIEN MÊME LANCÉ DANS DES CIRCONSTANCES ÉTERNELLES / DU FOND DU NAUFRAGE
(page 3a) SOIT
(page 4a) LE MAÎTRE
(page 9b) EXISTÂT-IL / COMMENÇÂT-IL ET CESSÂT-IL / SE CHIFFRÂT-IL / ILLUMINÂT-IL
(page 10a) RIEN
(page 10b) N’AURA EU LIEU / QUE LE LIEU
(page 11a) EXCEPTÊ / PEUT-ÊTRE / (page 11b) UNE CONSTELLATION.»
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Janet Cardiff. Les extraits du CD-audio inclus dans le Walk Book sont accessibles sur le site
Walking signifie réinterpréter l’espace et étendre le temps.
Les Soundwalks et Vidéowalks de Janet Cardiff pourraient être assimilés à des audioguides par Walkman ou visioguides par camescopes portés par le promeneur. Mais leur force tient à la réintroduction savante de sons et d’images —provenant du lieu même de la promenade enregistrés préalablement puis mixés à d’autres éléments sonores pris ailleurs, associés à des textes de qualité littéraire dits ou lus par l’artiste ou des acteurs et d’indications du chemin à suivre—, dans notre champ auditif ou champ visuel dans le temps de la promenade. Le paysage parcouru est à double couche temporelle et visuelle (passé-présent) avec des effets d’analogie et de dissemblance troublante, en sus de la mise en place de récits de fiction oraux intégrés à la bande son.
Ainsi Atom Egoyan dit de l’art de Janet Cardiff: «the degree of interaction is profoundly respectful, yet extremely invasive» «Le degré d’interaction est profondément respectueux, mais extrêmement envahissant.»
Un cinéma physique, une expérience cinématique par création d’une bande son pour le « monde réel ».
«It is interesting how a sound effect can completely transform and affect a location. By adding the sound of rustling leaves, someone running by, or a few bars of scary music, all of a sudden reality turns into a filmic event.»
«Il est intéressant de voir comment un effet sonore peut complètement transformer et affecter un emplacement. En ajoutant le son du bruissement des feuilles, quelqu’un qui court, ou quelques mesures de musique effrayante, tout d’un coup la réalité se transforme en un événement filmique ».
«The experience of Janet Cardiff’s audio walks with listening to a Walkman, just as her vidéo walks cannot be compared with watching a movie in a cinema. In both those cases, the listener or the viewer can only become immersed in the audio recording or the filming illusion if they are able to forget their actual spatial and temporal surroundings and become oblivious to their own body. Neither the jogger’s sound track, nor the darkened cinema attempt to heighten self-awareness. Their primary function is to limit the spectrum of sensory experience and minimize the participant’s awareness. On the other hand, Cardiff consciously inverts those typical uses of technology and broadens the spectrum of sensory experience by forcing the spectator to interact with the surrounding environment. The artist has already experienced the space the participants visit. She has infiltrated the site and captured its sounds and then she plays them back later. Having observed the environment and taken note of the patterns of movement there, she can anticipate what might happen to us when we visit this place later, what we might see, hear of feel. When forced to synchronise ourselves with the disembodied pre-recorded voice, our sensory impressions are amplified and we want to reassure ourselves about our own bodies as sensory beings. We strenghen a sense of ourselves from this experience. Cardiff creates a soundtrack for the real world and by taking cinematic conventions out of their darkened theaters she creates a fully cinematic experience in broad light.»
«She also exploits the ability to trigger our five senses separately and uses them not only to create an extension of our own body but also to intensify our self-awareness and self-perception, and, ultimately, to make us feel alive.» p. 114. Walking means reinterpretating space and extending time.
«Elle exploite également la possibilité de déclencher nos cinq sens séparément et les utilise non seulement pour créer une extension de notre propre corps, mais aussi pour intensifier la conscience de soi, la perception de soi, et, finalement, de nous faire sentir en vie.» P . 114. Lu dans la Munster Promenade.
Dans la promenade The Missing Voice, elle lit (p. 77 du livre)
«The rhythm of walking generates a kind of rhythm of thinking, and the passage through the landscape echoes or stimulates the passage through a series of thoughts. This creates an odd consonance between internal and external passage, one that suggests that the mind is also a landscape of sorts and that walking is one way to traverse it. A new thought often seems like a feature of the landscape that was there all along, as though thinking were traveling rather than making. And so one aspect of the history of walking is the history of thinking made concrete — for the motions of the mind cannot be traced but those of the feet can.»
«Le rythme de la marche génère une sorte de rythme de la pensée, et le passage à travers le paysage fait écho ou stimule le passage à travers une série de pensées. Cela crée une consonance étrange entre passage intérieur et extérieur, ce qui donne à penser que l’esprit est également un paysage et que la marche est un moyen de le traverser. Une nouvelle pensée apparaît souvent comme un élément du paysage qui a toujours été là, et comme si la pensée se déplaçait plutôt que se faisait. Et si un aspect de l’histoire de la marche est l’histoire de la pensée conncrétisée - car les mouvements de l’esprit ne peuvent être retrouvés, mais ceux des pieds le peuvent ».
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Bibliographie (en devenir)
Ebauches des Rêveries du Promeneur solitaire de Jean-Jacques Rousseau écrites sur un jeu de cartes à jouer dans le temps de la promenade.
Nogo voyages Artistes, Théories…. Un cours qui fait Le grand tour de la question de la marche.
Michel de Certeau. L’invention du quotidien 1. arts du faire; 2. habiter, cuisiner (qui devrait devenir notre théoricien de base)
biographie : http://chrhc.revues.org/index1494.html
Lire ou relire Jacques Rancière, Le Partage du sensible et son concept de dissensus (utiles pour aller sur le Landy).