Ewen Chardronnet. Investigations spectrales

Conférence (présentation par Liliane Terrier)
Observatoire des nouveaux médias
EnsAD 31 rue d’Ulm 75005 Paris

Mercredi 25 octobre 2006, 18h 30, amphi Bachelier

Nous ouvrons le cycle des conférences ODNM 2006-2007, avec Ewen Chardronnet, artiste et porteur de projet, journaliste,
curateur auteur et réalisateur. Le titre de la conférence est Investigations spectrales. Il s’agit de l’investigation du spectre électromagnétique naturel et artificiel. Investigation artistique, attitude artistique délibérément orientée sciences et nouveaux médias qui fait «muter» l’art vers l’exploration, l’expérimentation de la réalité globale. Attitude critique induite par les nouveaux médias de communication, ses messages visibles et invisibles, audibles et inaudibles. Attitude artistique critique dont la généalogie est récente, j’emprunte ici quelques éléments du mémoire de master de Cyrille Larpenteur, (octobre 2006) qui pose la question «Quelle place pour un art critique?» à propos du parcours de Xelo Bosh, une artiste espagnole activiste. Cette dénomination «art critique» est comme le retournement possible de l’expression «critique artiste». La «critique artiste» est définie dans l’ouvrage de Luc Boltanski et Eve Chiapello, Le nouvel esprit du capitalisme, 1999, je cite Cyrille qui lui-même cite l’ouvrage :
«La formulation d’une critique suppose une source d’indignation, c’est-à-dire, une expérience désagréable suscitant la plainte, qu’elle soit vécue personnellement par le critique ou qu’il s’émeuve du sort d’autrui et historiquement les deux auteurs identifient deux types de critique.
La critique artiste désigne le capitalisme comme source d’oppression à la créativité, à la liberté, à l’autonomie et à l’authenticité. La critique sociale plus traditionnelle dénonce un capitalisme générateur de misère et d’inégalité chez les travailleurs mais aussi d’opportunisme et d’égoïsme dans la vie sociale. Les auteurs montrent que la force du capitalisme est de savoir se servir des critiques (surtout de la critique artiste) qui lui sont proférées en les intégrant à ses fondements mouvants. C’est chez ses critiques que le capitalisme a trouvé les voies mêmes de sa survie. […] Un nouveau capitalisme, connexionniste, se met en place; organisé en réseaux, mobile, flexible, avec des salariés autonomes, créatifs et internationalisés. L’absorption de la critique artiste a paralysé en partie cette critique. La critique sociale, depuis les années 80, s’est orientée vers d’autres catégorisations, comme la notion d’exclusion… La politisation de l’exclusion au sein de différents mouvements, prend de l’importance dans les années 90… La signification du terme d’exclusion s’est élargie petit à petit pour désigner actuellement non seulement les handicaps, mais aussi toutes les victimes de la nouvelle misère sociale. Pour Boltanski et Chiapello, il semble vain de poursuivre la critique sur la voie dans laquelle elle s’est engagée au 19e siècle. Et selon eux, si nous devons assister aujourd’hui à un renouveau de la critique artiste, celui-ci partira de sa rencontre avec une souffrance diffuse et d’une aspiration à la faire cesser, une conjonction entre critique artiste et critique sociale. On peut dire qu’aujourd’hui, des propositions — souvent marginales — semblent émerger où l’artiste tente de recentrer l’art au cœur des problématiques de la société contemporaine. Ces pratiques se revendiquent elles-mêmes comme «art alternatif», ou «art parallèle», comme celle de Xelo Bosh en Espagne, dans les années 90. Il y aurait donc aujourd’hui une certaine forme de critique possible, un «art critique» que l’on pourrait qualifier de tactique, au sens que Michel de Certeau donnait au mot tactique, c’est-à-dire une critique qui n’aurait «pour lieu que celui de l’autre», une critique qui devrait jouer «avec le terrain qui lui est imposé’». Aujourd’hui, dit encore Cyrille, ce qu’on qualifie en art de «nouvel activisme» est absorbé par l’institution : exposition Hardcore au Palais de Tokyo en 2003. Je rajouterai l’exposition Outsiders, dans laquelle expose Ewen. Mais je suis à la fois d’accord et pas d’accord avec Cyrille. Tout cela relève aussi du tactique… Je laisse la parole à Ewen qui est un artiste qui joue, d’abord ou aussi avec les éléments, l’air, la terre, l’eau. L.T.

Le spectre électromagnétique est vaste. Il va du niveau moléculaire au niveau cosmique. Notre atmosphère elle-même est animée d’une fréquence électromagnétique permanente, la résonance Schumann. Nos corps sont donc traversés constamment par des émissions électromagnétiques naturelles, mais aussi depuis moins d’une centaine d’années par des émissions artificielles. Réseaux électriques, radio, télévision, radar, électroménager, l’électromagnétisme est devenu le dogme industriel de notre temps. Ces dix dernières années nous avons assisté à une croissance exponentielle de la pollution électromagnétique : la multiplication des émissions micro-ondes dans notre environnement quotidien a accompagné l’émergence des nouvelles technologies de communication (GSM, wifi, bluetooth, etc.). Nous en mesurons encore difficilement les conséquences.
Les travaux d’Ewen Chardronnet questionnent depuis plusieurs années un monde où il est difficile de faire la distinction entre civil et militaire quand la Domination Totale du Spectre est la stratégie employée dans le déploiement des systèmes de défense. Pas de rupture de communication du sub-surface à l’orbital, nous vivons dans un bain électromagnétique tactique permanent. Ewen Chardronnet présentera les différentes implications de ses travaux et de ceux d’autres artistes qui visent à développer une critique opérative, empirique et autonome sur la question des transferts de technologies et de leurs usages : technologies spatiales, navigations GPS, radar et radio, systèmes d’information, opérations psychologiques et environnement intelligent.
Faut-il rendre visible l’invisible ? audible l’inaudible ? Ou au contraire devenir soi-même invisible ?
Ewen Chardronnet est artiste et porteur de projet pour l’association Ellipse (Tours). Journaliste, curateur, auteur et réalisateur, il explore depuis plusieurs années les systèmes d’information et les zones grises de la frontière entre science, armée et culture : consortium I-TASC Makrolab, vol en apesanteur à la Cité des Étoiles en Russie, reconversion d’anciens radiotélescopes d’espionnage soviétique, spectre radio, GPS, radar et télévision satellite, réseaux d’interférométrie, Echelon, détroits de Calais et de Gibraltar. Les matériaux collectés sous différents formats participent ensuite à des installations et à des créations visuelles et sonores. Il fait partie du Spectral Investigations Collective exposant dans Corps Électromagnétiques, Festival Art Outsiders, Maison Européenne de la Photographie, Paris, octobre 2006. Il a dirigé l’anthologie Quitter la Gravité pour l’Association des Astronautes Autonomes, L’Éclat, 2001, et a reçu le Prix Leonardo Nouveaux Horizons en 2003.
Semaphore monitoring the infosphere : http://semaphore.blogs.com


Info-structure, installation pour Divergentes 2005, Pays basque, croquis du projet.